Litterature soudanaise : "Nouvelles du Soudan" paru en France aux Editions du Jasmin

A l’occasion de la parution en France, aux éditions du Jasmin, d’un recueil de neuf nouvelles soudanaises traduites en français, écrites par des auteurs confirmés ou de jeunes auteurs prometteurs, l’Institut français de Khartoum a organisé jeudi 17 septembre 2015 une soirée pour découvrir la diversité de la création littéraire soudanaise en présence des auteurs ayant participé à cet ouvrage : Mohammed Kheir Abdalla, Ahmed Awad, Sabah Sanhouri, Maouadda Nasr Eddine, Mansour El Souwaim.

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Tour à tour, les auteurs se sont livrés à une lecture de leur nouvelle, doublée d’une lecture de la traduction française par des francophones, devant un public majoritairement soudanais extrêmement attentif et étonnamment captif à la lecture en français, en dépit du caractère non francophone de certains d’entre eux.

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Cette soirée était dédiée à Ahmed Abd El ’Al, peintre, écrivain et essayiste soudanais, francophile (a obtenu un doctorat à l’Université de Bordeaux en 1986 sur « Les principes esthétiques de la civilisation islamique, recherche sur les savoirs d’Ibn Arabi », dont trois de ses Nouvelles figurent dans ce livre.

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Alaa Abd El Aal lisant "Les maux du vieil aigle", une nouvelle écrite par son père Ahmed Abd El Aal.
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Maouadda Nasr Eddine, lauréate du Prix de la Nouvelle tayeb Saleh en 2013, "Inertie", lisant tour à tour son texte en arabe et en français.
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Sabah Sanhouri a obtenue en 2012 le prix Tayeb Saleh pour sa nouvelle "L’isolement", adaptée au cinéma par le réalisateur jordanien Burhan Saadah.
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Mohammed Kheir Abdalla, journaliste et écrivain, lisant "La ferme des Gallinacés", une nouvelle caustique sur l’autoritarisme.

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Depuis 2013, l’Institut français du Soudan a engagé un programme ambitieux de soutien au Livre afin de promouvoir le patrimoine culturel soudanais au Soudan et en France, ainsi que dans les pays arabes et francophones. De nombreuses collaborations ont été mise en place avec les différents acteurs du Livre au Soudan, que ce soient la Bibliothèque Nationale du Soudan, les maisons d’éditions comme MADARIK ou TIBAR, lesquelles ont permis, par exemple, la publication de 7 ouvrages jeunesse (bilingue français-arabe) sur les jeux populaires soudanais, les contes soudanais, les grands écrivains soudanais ou encore les grands chanteurs soudanais du 20ème siècle. Des ouvrages de très grande qualité illustrés par des œuvres originales d’artistes soudanais. L’Institut français a également noué un partenariat avec le Centre culturel Abdel Karim El Mirghani pour éditer chaque année en version bilingue (arabe-français) le 1er prix du concours Tayeb Saleh de la Nouvelle.

La parution aujourd’hui en France de "Nouvelles du Soudan" s’inscrit dans ce programme et traduit la volonté de faire connaître et partager les richesses littéraires soudanaises par-delà le Soudan. Ce recueil de Nouvelles regroupe des auteurs confirmés ou de jeunes auteurs prometteurs, révélant des styles d’écritures variés. Les thèmes abordés sont également divers : le pouvoir, l’autoritarisme, la bureaucratie outrancière, la folie amoureuse, la vie ordinaire au Soudan...

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La parution de cet ouvrage en France et en français constitue un événement important car la littérature soudanaise – à l’exception de Tayeb Saleh (1929-2009)- n’est pas traduite en français, et reste par conséquent inaccessible. Et pourtant il existe de nombreux écrivains soudanais, une nouvelle génération plus féminisée est en train de naître - et ce malgré un contexte politique, économique et social peu propice au développement culturel, dont souffre particulièrement le Livre. Ces écrivains talentueux qui rencontrent de nombreux obstacles à se faire publier au Soudan (les maisons d’éditions sont rares et ne publient qu’à compte d’auteur) ont toute leur place sur la scène littéraire arabe, africaine et internationale.

C’est la raison pour laquelle, la publication et la traduction constituent l’une des priorités de la coopération culturelle au Soudan. Une coopération qui, loin de se limiter à la diffusion littéraire stricto sensu, permet également de prendre le pouls d’un pays injustement méconnu et constitue un témoignage précieux du Soudan contemporain.

Le Chargé d’Affaires Pierre Filatoff a rendu un vibrant hommage à la vitalité de la littérature contemporaine au Soudan. Il a salué les efforts accomplis par l’Institut français de Khartoum en matière de coopération, en particulier dans le domaine du Livre.

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"Nouvelles du Soudan", 65 p., Editions du Jasmin, 14,90 euros.
En vente dans les librairies françaises
En vente à l’Institut français de Khartoum

Extraits de l’ouvrage :

La ferme des gallinacés (Mohammed Kheir Abdalla)
Partout, des appels furent lancés : ’Messieurs les coqs, mesdames les poules, vous êtes invités à assister à la conférence de presse, organisée par l’ANG, l’Assemblée Nationale des Gallinacés, au Grand Hôtel. Cette réunion a pour objectif d’étudier la situation actuelle. Elle sera présidée par le docteur Kaak Kouk". On laissait en outre clairement entendre qu’il fallait s’abstenir d’amener les poussins.
Et les volatiles vinrent des quatre coins du pays. La salle était comble. (...).Après les rafraichissements d’usage servis par de jeunes poules élégantes, vêtues de l’uniforme national, le docteur Kaak Kouk apparut et poussa quelques cris de salutation. (...). Il commença son discours en invoquant le nom du grand-père Abou-Taj. Il demanda que tous unissent leurs forces pour reconquérir leurs droits volés, particulièrement au sujet de la langue des ancêtres qui dans le vocabulaire des êtres humains se trouvait réduite à quelques pauvres mots. A ce moment, un jeune poulet monta sur l’estrade et s’écria : "Gare à vous les hommes ! Les gallinacés écraseront tous les animaux vulgaires !"....

Dernier rapport sur l’évolution de l’affaire des trous dans les rues de la ville (Ahmed Awad)
Le gouverneur allait prononcer son discours devant la foule massée dans la rue principale de la ville.(..) Le gouverneur se préparait. Il se remémorait les séances de répétition de la veille : se placer juste à la bonne distance du micro, utiliser des paroles ronflantes pour attirer l’attention, bien respecter les règles de grammaire, marquer un temps de pause au moment opportun, etc. Un de ses adjoints s’approcha de lui et lui chuchota quelques mots à l’oreille. Le gouverneur fronça les sourcils un moment, puis murmura à son tour : "Peu importe !" L’adjoint lui répondit d’un ton grave : "Mais, Monsieur le Gouverneur, il a manqué d’avaler la ville entière ! ". Le gouverneur répliqua entre ses dents : "Peu importe, que la ville soit avalée ou même brûlée, cela ne change rien. Ce qui compte, c’est que le peuple fête nos réalisations aujourd’hui ! Et pour demain...on trouvera toujours une solution !" (...). En fait, cela avait commencé ainsi : les passants, en traversant la rue principale qui divisait la ville en deux, avaient remarqué un trou dans la chaussée. Ce trou gênait la circulation et causait beaucoup d’accidents, suscitant de nombreuses plaintes des habitants (...). Toutes ces doléances finissaient par arriver sur le bureau du gouverneur, qui les classait immédiatement dans un tiroir spécial dédié à tous les casse-tête qu’il ne voulait pas se donner la peine de résoudre. Et pendant ce temps, le trou continuait de grandir, de s’élargir et de se creuser, et le nombre de victimes d’augmenter.

Les tourments du vieil aigle (Ahmed Abd El ’Al)
"Après son long voyage matinal, le vent s’est arrêté de souffler. Le voilà rentrant, le soir, pour passer la nuit dans la grotte de la montagne.
Tout au long du jour, le vieil aigle était resté sur ce rocher qu’il connaissait si bien au sommet de la montagne. Il ne discernait plus très bien le mouvement des bergers et celui des troupeaux au fond de la vallée. Il songea alors à cette faiblesse qui touchait non seulement ses yeux mais s’étendait aussi à ses ailes et à ses griffes. Et puis ses plumes tombaient, se dispersaient dans l’air, y dessinant parfois le spectacle honteux de sa déchéance que nul habitant de la vallée ne pouvait alors ignorer.

L’isolement (Sabah Sanhouri)
L’air est chaud, très chaud, suffocant. Il n’y a rien, excepté cette table sur laquelle je suis en train de dormir. (...) La ville est totalement vide, sauf du bruit de mes pensées qui divaguent et culminent dans la colère. Je suis seul dans la salle, seul sur la table, seul dans la ville. Le seul être que la mort ne désire pas. Etendu sur la table de bois, je sens les cellules de ma moelle qui menacent de fusionner avec la table.

Inertie (Maouadda Nasr Eddine)
Les bâtiment se dressent autour de moi. Les rues s’allongent à l’infini. Je croise des visages, sans yeux, aux lèvres pendantes. La pierre qui heurte mon pied me demande de revenir à moi. Je reviens pour chercher un numéro sur mon téléphone portable. Un numéro qui pourrait me soutenir, me sauver...Mais comme le crédit de ma vie, celui de mon portable est épuisé. (...) Mes pas se détachent du sol. (..) Qu’est-ce que c’est ? La main d’un homme touche mon bras. Je pousse un cri de l’intérieur (...) Un cri qui réveille mon imaginaire érodé par l’éducation sévère que j’ai reçue. Ce cri m’oblige à revivre une autre jeunesse faite de souvenirs inventés et me donne un nouvel amoureux, plus beau qu’Ali. Librement, je l’ai aimé.(...) Le voilà. Il introduit sa main pour faire jaillir le sang au moment même où la main étrangère presse de nouveau une zone située entre le haut de mon nez et mes yeux.

Battements vibrants (Mansour el Souwaïm)
(...) Voilà mon corps, devant toi, nu, transparent et pénétrable. Contemple-le bien, regarde-le fixement. Tu le vois, mon coeur ? (...) Pénètre mon corps, avance ta main. Déplace-là un peu vers la gauche. Et maintenant, tiens-le, arrache-le et contemple-le. N’était-ce pas vrai ce que je te disais : il est bon et pauvre, mon coeur. Tiens le bistouri et opère ce coeur tremblant. Coupe-le au milieu et regarde bien la partie gauche, oui, là. Essuie cette pâleur et lis les mots qui y sont gravés. Lis-les d’abord silencieusement, puis à haute voix. C’est ton livre, n’est-ce pas ? Ouvre les pages et feuillette-les une à une. Arrête-toi à la cinquième page. Regarde ! C’est toi. Tes mains soutiennent tes joues et tes tresses voyagent à travers l’espace, dégageant une odeur de limon, de cacao et de poivre. Là, entre les nuages, tu me vois, pendu aux hennissements de tes tresses, loin, dans l’espace, tel un martyr oublié.

Dernière modification : 27/09/2015

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